
Quand j’ai vu le titre du nouveau livre du Pr Gabriel Perlemuter, Le ventre en héritage – Pourquoi j’ai mal ?, je suis tout de suite allée l’acheter.
Et je n’ai pas été déçue par cette lecture.
En tant que diététicienne-nutritionniste spécialisée dans les troubles digestifs et la psychonutrition, j’y ai retrouvé beaucoup de sujets auxquels je m’intéresse depuis plusieurs années : axe intestin-cerveau, stress, système nerveux, émotions, traumatismes, hypervigilance, microbiote et alimentation.
À travers de nombreuses métaphores et des études menées chez l’animal comme chez l’être humain, Gabriel Perlemuter montre surtout combien notre intestin, notre cerveau, notre environnement et notre histoire peuvent s’influencer mutuellement.
Voici ce que j’en retiens et ce que j’avais envie de partager avec vous.
Quelle est la cause du syndrome de l’intestin irritable ?
C’est probablement l’une des premières questions que l’on se pose lorsque l’on souffre de SII.
Est-ce l’alimentation ? Le microbiote ? Une infection ? Le stress ? Un traumatisme ?
Gabriel Perlemuter rappelle d’abord l’importance de poser un véritable diagnostic.
Il met également en garde contre la multiplication de certains tests ou de certaines pistes dont l’utilité clinique n’est pas toujours démontrée, notamment les tests alimentaires IgG ou les analyses du microbiote.
Mais son message principal est surtout que le syndrome de l’intestin irritable possède rarement une cause unique.
Prédisposition génétique, environnement, alimentation, médicaments, microbiote, infection digestive, stress et expériences de vie peuvent se combiner et se renforcer au fil du temps.
La question peut alors progressivement devenir :
« Qu’est-ce qui a pu contribuer à ma vulnérabilité ? Qu’est-ce qui entretient aujourd’hui mes symptômes ? Et sur quoi puis-je réellement agir ? »
Je trouve ce changement de perspective particulièrement intéressant.
Stress et traumatismes : des répercussions aussi physiologiques
C’est probablement l’un des aspects du livre qui m’a le plus intéressée.
Gabriel Perlemuter explique comment un stress chronique ou certaines expériences traumatiques peuvent entraîner de véritables modifications du fonctionnement de l’organisme et s’inscrire dans le corps.
Il évoque notamment le système nerveux autonome, l’activation du système sympathique associé à la fuite ou au combat, l’axe du stress et le cortisol, la noradrénaline, mais aussi certaines régions cérébrales impliquées dans la peur, la mémoire ou la régulation émotionnelle, comme l’amygdale, l’hippocampe et le cortex préfrontal.
Le stress peut également interagir avec le microbiote et, plus largement, avec l’axe intestin-cerveau.
Autrement dit, dire que le stress ou certaines expériences de vie peuvent participer au SII ne signifie absolument pas que les symptômes seraient « de votre faute ». D’ailleurs, cela s’observe aussi chez les animaux en laboratoire.
Les expériences émotionnelles peuvent avoir de véritables répercussions physiologiques.
Hypervigilance et hypersensibilité : des mécanismes de survie
Le cerveau n’a pas pour priorité notre bien-être. Sa priorité première est notre survie.
Il paraît donc assez logique que lorsqu’un être humain est exposé à un trauma ou à des stress répétés, son système de détection des menaces devienne plus sensible, afin de mieux anticiper un éventuel danger.
Cette sensibilité accrue peut alors se répercuter à plusieurs niveaux : émotionnel, corporel et digestif. Elle peut également favoriser une hypervigilance aux sensations du corps ou à certains contextes perçus comme potentiellement menaçants.
Autrement dit, ce qui a pu être au départ un mécanisme utile de survie peut ensuite fonctionner avec un seuil d’alerte devenu particulièrement bas…. au détriment de notre bien-être émotionnel et digestif!
Je trouve cette façon de comprendre l’hypersensibilité émotionnelle et digestive plutôt déculpabilisante : le système n’est pas « faible », il est devenu particulièrement entraîné à détecter les menaces. On peut donc aussi en déduire aisément que changer est plus complexe qu’une question de simple volonté.
Et si une partie de cette vulnérabilité venait aussi des générations précédentes ?
Le titre Le ventre en héritage prend tout son sens lorsque Gabriel Perlemuter aborde la question de la transmission entre générations.
Il s’appuie sur des études animales, mais aussi sur des observations réalisées chez l’être humain, notamment à la suite de famines, de guerres, de violences extrêmes ou des camps de concentration, dont certaines conséquences psychologiques ou physiologiques ont pu être retrouvées dans les générations suivantes.
Cette transmission est complexe. Elle peut passer par l’environnement, les relations, les comportements, les façons de réagir au stress, mais aussi potentiellement par certains mécanismes biologiques et épigénétiques.
Chez l’être humain, il reste difficile de distinguer précisément la part de chacun de ces mécanismes.
Mais ce que j’en retiens surtout est plutôt encourageant :
une vulnérabilité héritée ou acquise n’est pas nécessairement une fatalité.
L‘épigénétique nous rappelle que l’expression de nos gènes interagit avec notre environnement. Notre fonctionnement n’est donc pas figé : notre organisme conserve des capacités d’adaptation et d’évolution.
Comment agir lorsque l’on souffre de SII ?
Puisque le syndrome de l’intestin irritable est multifactoriel, sa prise en charge gagne elle aussi à être globale.
C’est ce que propose Gabriel Perlemuter.
Il évoque notamment l’alimentation pauvre en FODMAP, une alimentation de type méditerranéenne (qu’il appelle anti-inflammatoire), l’activité physique, les relations sociales, certaines stratégies de régulation du stress, mais également les médicaments lorsqu’ils sont utiles, certains probiotiques, compléments alimentaires ou plantes, et même des moyens très simples comme l’utilisation d’une bouillotte.
Il accorde également une place importante aux approches psycho-émotionnelles comme les TCC, l’hypnose ou l’EMDR.
J’ai aussi beaucoup apprécié un autre aspect du livre : l’importance donnée à la relation avec le thérapeute.
Avoir accès à des informations scientifiquement solides est essentiel. Mais être écouté, se sentir compris, voir sa souffrance reconnue, avoir confiance dans la personne qui nous accompagne et pouvoir ajuster progressivement les stratégies l’est tout autant.
C’est une vision à laquelle j’adhère pleinement dans ma pratique.
Mon petit bémol de diététicienne psycho-nutritionniste : attention à ne pas augmenter la peur de manger
Gabriel Perlemuter explique très justement comment la peur de manger peut elle-même activer le système de menace et contribuer aux symptômes digestifs, mais aussi au mal-être.
C’est pourquoi j’apporterais personnellement davantage de souplesse à certaines recommandations alimentaires du livre.
On y retrouve parfois des formulations assez rigides, avec des aliments « à bannir », « obligatoires », « autorisés », « sans risque » ou « à volonté », ainsi que certaines règles alimentaires présentées de façon très stricte, voire, comme il l’écrit lui-même, comme des principes « à graver dans le marbre ».
Ces formulations ont l’avantage d’être simples.
Mais chaque personne est différente et chez certaines personnes souffrant de SII, l’alimentation et la peur des symptômes occupent déjà énormément de place. Les restrictions peuvent alors s’accumuler et parfois évoluer vers de véritables troubles du comportement alimentaire, notamment l’ARFID, lorsque la peur des conséquences digestives conduit à éviter de nombreux aliments et à développer un rapport de plus en plus compliqué aux repas.
Concernant l’approche FODMAP, je me permets également de préciser que le protocole scientifiquement validé est plus nuancé : il peut inclure du sucre en quantité raisonnable, des légumes crus pauvres en FODMAP, et repose surtout sur trois phases permettant d’identifier plus précisément les familles de FODMAP problématiques, puis d’élargir et de personnaliser l’alimentation en fonction des tolérances individuelles.
De même, le modèle méditerranéen tel qu’il a été étudié et validé dans plusieurs essais cliniques est généralement plus souple et moins restrictif que certaines des recommandations alimentaires présentées dans le livre.
Compte tenu du risque de renforcer les peurs ou les restrictions alimentaires chez certaines personnes, mais aussi du rôle que joue l’alimentation dans le plaisir et le partage social, et puisque les symptômes du SII ne sont pas uniquement liés à ce que l’on mange, j’aurais simplement apprécié une présentation plus nuancée, plus flexible et davantage personnalisable des recommandations alimentaires.
C’est justement là que nos accompagnements personnalisés, en tant que diététicien(ne)-nutritionniste spécialisé(e) en santé digestive peut être précieux : pour adapter les recommandations à vos symptômes, vos tolérances et votre quotidien, tout en préservant autant que possible la diversité, le plaisir et la sérénité alimentaire.
J’ajouterais aussi que le psycho-émotionnel peut agir sur la physiologie
Le livre montre très bien comment le stress et les émotions peuvent agir sur notre physiologie.
J’aurais simplement aimé que l’autre sens de cette boucle soit encore davantage développé dans la partie consacrée aux traitements (mais cela peut être l’objet d’un nouveau livre 😉 ).
Car agir sur le psycho-émotionnel peut également contribuer à modifier certains mécanismes physiologiques.
Des études réalisées dans le SII après une thérapie cognitivo-comportementale ont par exemple observé des modifications de réseaux cérébraux impliqués dans le traitement des sensations et de la menace, parallèlement à l’amélioration des symptômes.
Des travaux sur l’hypnose dirigée vers l’intestin ont également montré des modifications de la réponse cérébrale à des stimulations digestives.
Une étude menée après TCC a même retrouvé des changements associés de certains réseaux cérébraux, du microbiote et de métabolites microbiens.
D’autres approches, notamment la pleine conscience, l’ACT ou les thérapies fondées sur la compassion, permettent elles aussi de développer de nouvelles façons de répondre au stress, aux émotions, aux sensations corporelles et à notre système de menace.
L’enjeu peut alors être de développer progressivement davantage de résiliences émotionnelle et physiologique.
C’est aussi ce que nous travaillons dans SOINS Intestin-Cerveau
C’est probablement pour cette raison que cette lecture a autant résonné avec le travail que je mène autour du programme SOINS Intestin-Cerveau.
L’objectif de SOINS n’est évidemment pas de considérer que le SII est « psychologique », ni de rechercher des traumatismes chez chaque participant.
Il est de mieux comprendre les mécanismes et les boucles qui entretiennent aujourd’hui les difficultés, puis de développer progressivement de nouvelles ressources pour agir à la fois sur les dimensions corporelles et psycho-émotionnelles.
Et, comme le souligne le Pr Gabriel Perlemuter, je trouve essentiel de conserver une véritable rigueur scientifique dans ce que nous proposons aux patients. C’est pour cette raison que j’ai sélectionné des outils issus d’approches validées scientifiquement et que je tiens également à ce que l’efficacité du programme soit régulièrement évaluée en collaboration avec l’Université Savoie Mont-Blanc.
En bref, le message que je retiens le plus de Le ventre en héritage, et celui qui résonne avec mon approche et particulièrement avec le programme SOINS, est celui-ci :
notre histoire, notre environnement et nos expériences peuvent contribuer à façonner notre physiologie et certaines de nos vulnérabilités. Mais il est possible de développer progressivement une résilience à la fois physiologique et psycho-émotionnelle, pour aller mieux et vivre mieux avec son SII… et sans entrer en guerre contre soi-même.
→ Découvrir le programme SOINS Intestin-Cerveau
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Pour aller plus loin
Perlemuter G. Le ventre en héritage – Pourquoi j’ai mal ? Flammarion-Versilio, 2026.
Jacobs JP et al. Cognitive behavioral therapy for irritable bowel syndrome induces bidirectional alterations in the brain-gut-microbiome axis associated with gastrointestinal symptom improvement. Microbiome. 2021;9:236.
Lowén MBO et al. Effect of hypnotherapy and educational intervention on brain response to visceral stimulus in the irritable bowel syndrome. Aliment Pharmacol Ther. 2013;37:1184-1197.
